Son stylet grattait sur la surface de la pierre pour y inscrire avec soin un mot en blanc sur noir. Une fois qu’elle eut terminé, elle garda la pierre en main pendant un long moment, la frottant doucement avec son pouce. Derrière elle, on s’affairait à plier les tentes. Les animaux étaient réveillés puis brossés, on se préparait pour la prochaine étape du voyage.
Un jeune homme, Ahmed, la peau brunie par le soleil et le front auréolé de sueur, s’approcha d’elle et la regarda déposer la pierre sur le dessus du cairn, un de ceux que son peuple appelait un « Témoin ». Ces repères de pierre, parfois un pilier, parfois un monticule, étaient disséminés autour du monde. Des plus jeunes aux plus âgé·e·s, celleux qui empruntaient la route du grand pèlerinage tâchaient d’atteindre autant de Témoins qu’iels le pouvaient. À chaque Témoin, le Plus Grand des Mystères leur offrait un présent. Les raisons qui poussaient au voyage étaient aussi variées que les pèlerin·e·s elleux-mêmes. Certain·e·s ne découvraient le sens de leur itinérance qu’au cours du Chemin.
« Tu sèmes encore des miettes de pain ? » demanda-t-il.
« Je tisserai les étoiles entre elles s’il le faut », répondit-elle. C’était déjà un vieil adage, qui remontait peut-être à l’Âge de la Terre. Bien avant la création du nouveau monde, leurs ancêtres avaient cousu des motifs élaborés qui, reliés, permettaient d’identifier la terre sainte, les histoires que son peuple transportait avec lui. Beaucoup de ces dessins étaient des étoiles : l’Étoile d’Hébron, l’Étoile de Jérusalem, l’Étoile de Bethléem. Le jeune homme s’arrêta, posa son regard sur elle, puis sur le Témoin. S’il se tenait précisément de la bonne manière, avec les yeux au niveau du dessus de la pile, il pouvait voir plus loin qu’il n’aurait dû. Il voyait des choses qu’il n’était pas censé voir.
« Je vois le prochain Témoin, dit-il, et celui d’après… »
« Celui-ci m’a offert la vie » annonça-t-elle en regardant la pierre qu’elle laissait derrière elle. Comme il prenait un moment pour réfléchir à ses paroles, elle continua : « Ahmed, je pense que je ne mourrai jamais. »
« D’habitude, cela ne se produit pas avant la fin du pèlerinage », répondit-il. Avec un haussement d’épaules, elle se dirigea vers la caravane pour trouver Dalia et Daoud et s’assurer qu’iels étaient prêt·e·s à repartir. Iels étaient les personnes les plus âgées qu’elle connaissait — ainsi que les plus gentilles. Leur amour ne cessait de croître d’année en année et aucune épreuve ne pouvait leur ravir une seule goutte de miel.
« Nadira, demanda Dalia, fâchée. Dis-lui de ranger ces enfantillages ! » Ses mains s’agitèrent en direction d’un jeu de plateau en bois incrusté de nacre. Le vieil homme à ses côtés, Daoud, riait silencieusement, les yeux pleins de malice.
« Il reste assez de temps pour une partie » dit Ahmed, au grand dam de Dalia.
« Dalia, viens-donc jouer aux Tables avec moi. » Daoud installait déjà le plateau de bois, avec ses douzes pointes sculptées dans différents bois colorés, empilant les jetons en un clic. Dalia lui jeta un bref regard en arrière et soupira.
« Je suis trop vieille pour ça » répondit-elle, faisant mine de le chasser de la main, avant de poser celle-ci sur sa tête pour réajuster doucement son foulard blanc.
Daoud la fixa avec une feinte indignation jusqu’à ce qu’elle lui réponde par un haussement d’épaules. « Comment osez-vous ? Personne ne parle ainsi de ma femme, la lumière de ma vie, aux vingt-cinq printemps et à la beauté de rose ! Je viendrai vous trouver pour vous défier en duel sur la place du marché. Au pistolet, comme à l’ancienne, ou au sabre — encore mieux ! » Dalia lui lança Le Regard. « Aucun sabre ne sera jamais aussi aiguisé que ta langue, Vieil Homme. » Daoud, triomphant, lâcha un long éclat de rire. Dalia sourit. Elle se leva, alla s’asseoir en face de lui et prit les pâles jetons de bois entre ses doigts pour les disposer sur le plateau.
« Avec ou sans magie ? » demanda Daoud tandis qu’il arrangeait son côté du plateau.
Dalia secoua la tête. « Ne gaspille pas ce que nous ne possédons pas, le réprimanda-t-elle. Rien n’est plus comme au temps de notre premier mariage. Ce jeu est ancien. »
« Nous n’avons même pas commencé. » Il leva les yeux sur elle avec adoration. Iels se penchèrent tous deux au-dessus du plateau et firent rouler un petit dé au creux de leur paume, comme iels n’avaient plus de coupe. Iels avaient égaré leurs coupes au cours du voyage. Celle de Dalia d’abord. Iels avaient alors utilisé la coupe de Daoud pendant un moment, avant de la perdre elle aussi. Les mains avaient été créées avant les coupes.
Nadira et Ahmed reprirent leur marche. Selma, l’arrière grand-mère d’Ahmed, se reposait près des chevaux en les écoutant hennir. Ils ravissaient la vieille femme. Plus jeune, elle avait chevauché à travers les plaines, et maintenant elle chevauchait avec l’enfant de son petit-fils. Ahmed était content d’avoir ces chevaux. Avant qu’iels aient pû se les offrir, il devait la porter sur son dos, tandis que son fils, le petit Mohammed, cheminait derrière lui.
« Un jour, nous serons connu·e·s de notre peuple, dit Nadira. Iels sauront simplement que nous avons existé, que nous étions ici. »
Ahmed, grâce à sa vision lointaine, connaissait la route qui menait à la prochaine étape du voyage, au prochain point de campement. Le continent qu’iels appelaient chez elleux était ponctué de points comme celui-ci. Un cercle commémoratif foulé par des pèlerin·e·s qui racontaient que leurs ancêtres étaient les étoiles. Les pierres avaient accordé à Ahmed la connaissance de chaque prochain emplacement. Cela lui suffisait.
« Iels ne sauront pas pourquoi nous voyagions, dit-elle. Mais après tout, là n’est pas la question — n’est-ce pas ? Nous ne sommes pas notre catastrophe. Nous ne l’avons jamais été. »
« Quoi que ce soit, dit Ahmed, nous nous en défairons. » Un autre vieil adage, qui avait perdu de son sens à force de répétition, pour combler les vides laissés par les silences et les absences. « Et qu’espères-tu alors, Nadira ? S’il est vrai que tu ne mourras pas, alors tu pourras sans doute leur parler de nous ? Rafraîchir les histoires, préserver la transmission du savoir d’une génération à l’autre. »
Nadira contempla le ciel et vit des nuages roses se rassembler, une striure livide de mauve et bleu les traversait. Celleux qui parvenaient au bout du pèlerinage s’en trouvaient changé·e·s, sans âge, échappaient à la mort. Nadira savait qu’elle n’avait pas changé, elle le sentait. Aucune faveur n’avait jamais été accordée par les Témoins, pas à elle. Ahmed, pourtant… Ahmed au cœur de lion, simple et fort, qui portait son futur et son passé sur ses larges épaules. Ahmed qui voyait la voie à suivre.
°°°
Les Témoins sont la trace des Quarantes. Que sont les Témoins ? La honte m’envahit à l’idée que nous ayons perdu jusqu’à ce savoir. Les pèlerin·e·s qui parcourent La Voie Circulaire depuis des milliers d’années ont gravé la piste bénie sur la surface du monde, de ce Disque flottant que nous appelons notre foyer. Des piles de pierre façonnées par les prières et les pierres polies d’éternelles successions de voyageur·euse·s continuent de former un témoignage du passé. Ces repères, les Témoins, sont tout ce qu’il reste d’elleux aujourd’hui. Le flux du sacré se retire, et personne ne se souvient des contes et des légendes. Cependant, à chaque génération, dans chaque village comme dans chaque cité, quelques-un·e·s s’aventurent résolument vers le lointain, et leurs pieds connaissent les portes de la vertu. Certain·e·s reviennent même de leur pèlerinage — bien que cela soit rare. Et plus rarement encore, improbablement peut-être, certain·e·s en reviennent changé·e·s, touché·e·s par le Grand Mystère.
Les Quarantes étaient une nation nomade qui avait entrepris le plus grand des voyages, bien que cela leur prenne plusieurs générations. Il nous reste si peu de leur histoire, seuls quelques mots au fil du vent. Pourtant, les Témoins de pierre, eux, demeurent, et ils se rappellent de toustes celleux qui s’arrêtent devant eux et lèvent les yeux pour voir, à travers la nuit, cette étincelle de lumière qui les conduira hors des ténèbres. On raconte que trouver un Témoin ouvre les yeux, que les sens se déploient pour se découvrir soi-même, connaître le cosmos et l’origine de toute chose. Je n’ai jamais vu de Témoin.
Mais je connais quelqu’un les a vus. Akrion, mon très cher ami, fait partie de celleux qui se sont aventuré·e·s dans le lointain. C’était un grand lecteur, un scientifique et un chercheur. Il désirait en savoir plus, et voulait avant tout mettre les histoires d’autrefois à l’épreuve. Ces histoires qui ne sont aujourd’hui rien d’autre que des références et des titres, catalogués et oubliés, reclus dans des index que personne ne lit plus.
Il m’a envoyé une lettre après son départ. C’était la dernière fois que quiconque avait eu de ses nouvelles. Il y avait dessiné le schéma méticuleux d’un pilier de pierre. Celui-ci était bas, une pile en vérité, plutôt qu’un pilier. Sa partie la plus étroite devait mesurer un peu plus d’un mètre quatre-vingt et ressemblait à un grand arbre taillé. À sa base, il avait inclus un autre dessin : une unique pierre aux contours irréguliers, une sorte de tête de hache brisée. J’avais pensé à une plaisanterie. Un mot en arabe y était inscrit, creusé dans la pierre noire pour apparaître blanc et arachnéen : l’ancien mot pour « Quarante ».
Il disait que le Témoin lui avait raconté des choses qu’il ignorait, en dépit de toutes ses lectures. Il disait qu’il pouvait voir le passé aussi clairement qu’une pièce de théâtre. Il rentrait avec une chanson, une chanson qu’une des pierres de la pile lui avait fredonnée. Les paroles sont curieuses : « Une personne ne peut être née qu’à un endroit. Cependant, iel peut mourir plusieurs fois ailleurs : à travers les exils comme dans les prisons, ou au sein d’une patrie transformée en cauchemar par l’occupation et l’oppression. »
Selon lui, il s’agissait sans aucun doute des mots d’un·e grand·e poète. Dans un passé lointain, nous avions apparemment souffert sous le joug d’une occupation. Ici, læ poète évoquait l’exil et l’incarcération, l’oppression et l’enfer sur terre. Akrion affirmait que l’Occupation avait bel et bien eu lieu. Selon lui, à l’Âge de la Terre, avant que l’Ouverture ne fut chantée, nous étions un peuple constitué de multiples facettes dont toutes avaient pourtant enduré l’exil, interne et externe, à cause d’un état colonisateur brutal. Durant cette période, celui-ci occupait tout ; toute vie était occupée. Pour cette raison, seul le souvenir d’une description subsiste : l’Occupation.
Akrion, mon ami, terminait sa lettre avec la promesse de me retrouver au café. Il disait vouloir me parler des Quarante Voyageur·euse·s — une histoire que mon père m’avait contée. Mais Akrion n’était jamais revenu.
°°°
Ahmed le Loinvoyant était devenu sans âge, et il portait Nadira sur son dos. Ensemble, iels escaladaient la montagne. Toustes celleux qui parcourent la Voie Circulaire ne parviennent pas à en faire le tour, ni à en revenir. Satisfait·e·s de leurs faveurs et ne souhaitant pas s’exposer à davantage d’épreuves pour une autre promesse, tant d’entre elleux les avaient quitté·e·s que leur campement était maintenant réduit.
« Que reste-t-il des Quarantes après toutes ces années ? » demanda Nadira en regardant les tentes nichées dans l’oued en contrebas.
Ahmed, inébranlable, qui n’avait jamais pensé à abandonner, répondit : « Iels auront nos miettes de pain. Comme les autres qui nous ont précédé·e·s, iels reviendront, l’un·e après l’autre, et avec elleux les histoires de notre pèlerinage. Tout finira par prendre sens. »
« Ne ressens-tu jamais d’impatience ?»
« Non, je peux apercevoir le prochain Témoin. Je les vois toujours flotter au-dessus de l’horizon, comme la lune, cette lampe suspendue. » Ahmed était devenu poète.
Avec précaution, Ahmed aida Nadira à descendre de son dos et elle ajusta sa canne. Le Témoin… Il n’y avait, bien entendu, pas de Témoin Final. Le dernier était le premier. La fin était marquée par le commencement. Mais le pénultième était sa dernière chance. Elle regarda Ahmed se pencher pour lui ramasser une pierre, puis elle écrivit « Les Quarantes » sur sa surface. Elle insista pour la déposer elle-même en haut du Témoin.
Elle se tenait immobile, caressée par le vent. Elle ne sentait rien d’autre, à part la chaleur intense du soleil lorsqu’il traversait les nuages. Quel beau spectacle, ce Témoin au sommet de la montagne. Elle pouvait imaginer que c’était ce qu’Ahmed devait ressentir, à se tenir ainsi debout et voir le paysage déployé tout entier. Elle resta silencieuse pendant un long moment.
Ahmed soupira. « Je vois nos maisons d’ici, dit-il en souriant. Je vois le Premier Témoin, là où nous nous sommes séparé·e·s de nos familles et de nos ami·e·s. »
« Les maisons sont-elles encore comme avant ? »
Il haussa les épaules. « Elles le sont, et elles ne le sont pas. Tout ressemble et ne ressemble pas à mes souvenirs. Il fallait s’y attendre. Nous avons aussi changé ; toustes celleux qui entreprennent ce pèlerinage reviennent changé·e·s. »
Nadira dit, avec peine : « Je ne vais pas rentrer. »
Ce fut au tour d’Ahmed d’être silencieux. Que pouvait-il dire ? Que pouvait-il faire, maintenant qu’il ne restait que Nadira et lui des Quarantes qui avaient quitté leur village ? Il se retourna et commença à descendre la montagne. Nadira ne le suivit pas.
Seule avec son chagrin et sa rage, elle jeta un regard au-dessus du Témoin. Ce n’était qu’une pile de pierres, comme toutes celles qu’iels avaient dépassées des décennies durant, lui dérobant sa jeunesse. Elle les avait toutes scrupuleusement construites, une pierre à la fois, et avait payé son dû un kilomètre après l’autre.
Personne ne raconte leur histoire : celleux qui ne reviennent jamais du pèlerinage. Personne ne transmet l’histoire des inchangé·e·s.
°°°
Nadira s’arrêta face à la haie de cactus. Au cœur de la nuit, elle pénétra dans le vieux caravansérail où Ahmed l’attendait. Elle était rentrée, inchangée, du voyage et du long exil. Comme une infiltrée, une intruse, elle se glissa dans la rue et prit la main d’Ahmed.
« Je voulais qu’iels sachent que nous avions existé, nous, les Quarantes. Nos ancêtres étaient exilé·e·s, iels ont parcouru le monde seul·e·s et sont revenu·e·s, comme nous. Je voulais être changée, mais j’ai su que ce n’était pas écrit dès le premier Témoin. Alors j’ai fait de mes souvenirs mon propre miracle. »
« Je ne l’ai jamais compris, dit Ahmed. Je me demandais souvent pourquoi il fallait que tu sèmes derrière toi une traînée de miettes. »
Elle posa sa tête grise sur son épaule. « Tu ne me l’as jamais demandé, pourtant. »
Traduction : emmanuel pierre
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12Les Quarantes, Sonia Sulaiman, 2026
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11Loin des yeux, hors du temps, Line Ajan, Illisibilité et intraduisibilité dans la pratique de Monia Ben Hamouda, 2025
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10Give up the Ghost, Eva Foucault, 2025
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09Exhumation. En dialogue — de l’écoute et du prendre soin, Belinda Kazeem-Kamiński, 2025
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08Sean Bonney : Poète Hors du Temps, Andrea Brady, 2025
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07La Ville Rouge de la Planète du Capitalisme, Bahar Noorizadeh, 2024
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06Un groupe peut-il agir en tant qu’une seule entité ?, Bruno Pace, 2024
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05Mange ta langue, Alicia Reymond, 2024
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04There’s No Beginning and There Is No End : Mariah Carey et le Rejet du Temps, Amelia Groom, 2024
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03L'Horloge et le Métronome, Caroline Honorien, 2023
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02Pendant ce temps nous ressentons notre existence, Mélanie Scheiner, 2022
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01Folles / Pendules ! Pratiques artistiques queer et chronopolitiques, Thomas Conchou, 2022